Biological Hotfix : mettre à jour notre génome pour éviter l’obsolescence ?


Les rédacteurs de la loi du 1er juillet 1901 sur la liberté d’association n’avaient probablement pas en tête de réunir les victimes de la vieillesse et de la mort, comme Edgar Morin nous y incite avec humour. De grippes en canicules, elles nous rappellent que l’allongement de notre durée de vie est un progrès à double tranchant. Le vieillissement est autant un enjeu individuel qu’une cible d’action publique. La Direction de la Sécurité Sociale note par exemple avec intérêt que le contribuable moyen coûte en soin environ autant dans les 6 derniers mois de sa vie qu’entre sa naissance et le début de cette période. Suffit-il d’accompagner la vieillesse ou s’agit-il de la faire reculer ?

Repousser la vieillesse implique d’avoir des leviers particulièrement puissants. Sur fonds de fantasme lié à la quête d’immortalité1Laurent Alexandre, La mort de la mort (JC Lattès, 2011)., il est question ici d’explorer les exploits de la génétique et en premier lieu les technologies CRISPR. Elles atteignent des niveaux d’intervention sur le vivant tellement décisifs et précis qu’il est plus que jamais nécessaire de comprendre leurs réalités techniques, et d’en interroger les potentialités pour le « moins vieillir » comme pour le « bien vieillir ».

Les technologies CRISPR sont des machines biologiques dont la vocation selon ses concepteurs et ses porte-paroles est de vaincre les pathologies mortelles, repousser les facteurs de dégénérescence et enrayer les processus de vieillissement cellulaire (I). Leur introduction dans la société civile impose une prise de conscience des transformations anthropologiques associées à l’idée même de vieillissement (II).

Quand notre smartphone ne fonctionne plus, nous le mettons à jour. Quand les cellules de notre corps ne se comportent plus comme prévu, n’est-il pas temps de changer leur code source vers la dernière version ? La technique CRISPR-Cas9, utilisée à des fins de recherche sur l’être humain depuis 2016, permet d’éditer l’ADN. L’utopie technique qui alimente ce projet veut faire de l’exome, c’est-à-dire la partie codante de notre génome (soit 1,6% du total), un livre dont nous aurions la gomme et le crayon. De ce point de vue, le vieillissement ne serait plus un phénomène naturel à accompagner mais dans un premier temps une maladie chronique plurifactorielle à combattre, puis un processus dégénératif qu’il faudrait stopper et enfin un âge du sapiens actuel qu’il faudrait éliminer dès avant la naissance dans le futur. La guerre contre les effets de la vieillesse serait ainsi menée sur trois fronts.

COMBATTRE LES AFFECTIONS MORTELLES EST UN DES PREMIERS POTENTIELS DES TECHNOLOGIES CRISPR

En faisant un rapide panorama des projets de recherches en cours au niveau mondial, on remarque que, si la lutte contre les maladies génétiques se poursuit, de très nombreux projets ont pour but de vaincre unes à unes les grandes pathologies augmentant la mortalité. Sur plusieurs centaines d’études utilisant le CRISPR publiées entre aout 2016 et septembre 2017, un grand nombre concerne directement les cancers. L’intérêt de la technique pour leur traitement ne fait plus débat2CHEN, Si, SUN, Heng, MIAO, Ka i& al. CRISPR-Cas9: from Genome Editing to Cancer Research. Int J Biol Sci. 2016 ; 12 (12) : 1427–1436. Publié en ligne le 4 novembre 2016 – DOI : 10.7150/ijbs.1742, et elle continue de se déployer3MEYERS Robin M, BRYAN Jordan G, McFARLAND James M & al, Computational correction of copy number effect improves specificity of CRISPR–Cas9 essentiality screens in cancer cells, Nature Genetics, Publié en ligne le 30 Octobre 2017 DOI : 10.1038/ng.3984.

La plupart des cancers sont concernés : colon4YIN, Yan et al. TRIM11, a direct target of miR24-3p, promotes cell proliferation and inhibits apoptosis in colon cancer. Oncotarget (2016) DOI : 10.18632/oncotarget.13550, prostate5YE, Ruisong, PI, Min, COX, John V. & al. CRISPR/Cas9 targeting of GPRC6A suppresses prostate cancer tumorigenesis in a human xenograft model. Journal of Experimental & Clinical Cancer Research (2017). DOI : 10.1186/s13046- 017-0561-x, sein6HARROD, A et al. Genomic modelling of the ESR1 Y537S mutation for evaluating function and new therapeutic approaches for metastatic breast cancer. Oncogene (2016) DOI : 10.1038/ onc.2016.382, pancréas7HE, Yun et al. High Rab11-FIP4 expression predicts poor prognosis and exhibits tumor promotion in pancreatic cancer. International Journal of Oncology (2016) DOI :10.3892/ijo.2016.3828, foie8BO Zhu et al. Knockout of the Nogo-B Gene Attenuates Tumor Growth and Metastasis in Hepatocellular Carcinoma 1. Neoplasia (2017) DOI : 10.1016/j.neo.2017.02.007, ou encore ostéosarcome9LIAO, Yunfei et al. Targeting programmed cell death ligand 1 by CRISPR/Cas9 in osteosarcoma cells. Oncotarget (2017) DOI : 10.18632/oncotarget.16326. Ces travaux, s’ils portent leurs fruits, auront un impact sur l’espérance de vie. D’une part, les individus atteints de maladies génétiques lourdes parviendront à atteindre un âge avancé ; d’autre part, la vieillesse sera prolongée puisque suite à la diminution des affections mortelles.

Les maladies cardiovasculaire et tumeurs sont de loin les deux principales causes de mortalité de 65 à 95 ans. Apporter des réponses à ces deux préoccupations devrait en théorie retarder la mort. C’est en tous cas la thèse de Yuval Noah Harari10Y. N. Harari in Homo Deus : Une brève histoire de l’avenir, Albin Michel 2017, p. 34 :
« Les humains meurent toujours des suites d’un pépin technique. Le cœur cesse de pomper le sang. Des dépôts de graisse bouchent l’artère principale. Des cellules cancéreuses se répandent dans le foie. Les germes se multiplient dans les poumons. Et qu’est-ce qui est responsable de tous ces problèmes techniques ? D’autres problèmes techniques. […] Rien de métaphysique dans tout cela. Uniquement des problèmes techniques. / Et tout problème technique a une solution technique. […] Nous pouvons tuer les cellules cancéreuses par la chimiothérapie ou des nanorobots. Nous pouvons exterminer les germes de nos poumons par des antibiotiques. Si le cœur s’arrête, nous pouvons le ranime